Pour apprendre au XXIe siècle… dans un environnement aménagé pour… apprendre…

Le 4 mai 2011, je notais l’observation suivante sur mon fil Twitter : «Dans les années 50, enseignement magistral, manuel scolaire, bulletin chiffré et bureaux alignés dominaient l’espace pédagogique. En 2011?»

Pour répondre aux exigences du paradigme de l’enseignement, on a conçu les classes en fonction du modèle de la production en chaîne tel que défini par Frederick Winslow Taylor au début du XXe siècle1.

En ce XXIe siècle, qu’est-ce qui a changé dans les salles de classe? L’enseignement frontal occupe-t-il toujours une aussi grande place? Le matériel didactique continue-t-il à être omniprésent dans les apprentissages des élèves? Est-on davantage conscient qu’il est très difficile de favoriser un travail en équipe qui tienne compte de la complémentarité des compétences quand on isole les élèves les uns des autres?

Cliquer sur l’image pour voir l’illustration à sa pleine taille

Quel type d’environnement est le plus favorable aux élèves dans le paradigme de l’apprentissage? La classe telle qu’aménagée présentement? Sinon, quel serait l’aménagement de classe idéal pour le XXIe siècle?

C’est vraisemblablement un aménagement qui faciliterait l’échange, la rencontre, qui permettrait de débattre, de comparer, d’argumenter. C’est un environnement modulaire qui serait conçu pour une reconfiguration instantanée de l’espace de travail. C’est aussi un lieu où il serait possible d’utiliser les technologies sans problème, qui offrirait un accès Internet sans fil rapide et performant, et où l’on encouragerait les élèves à apporter leur propre appareil mobile.

Je crois sincèrement que l’espace physique a une incidence sur les apprentissages. Je crois que le fait d’être obligé de regarder en avant, 5 heures par jour, joue sur le moral et la capacité d’attention des élèves. Au cinéma quand un film dure plus de deux heures, plus le temps passe, plus on devient inconfortable et agité. On sort du cinéma incommodé et irritable en disant que la présentation était interminable. Alors pourquoi exige-t-on des élèves ce type d’immobilité ? Pour pouvoir dire par la suite qu’ils sont inattentifs, dissipés et dépourvus de tout intérêt ?

Alors que l’on parle de plus en plus de pédagogie inversée et de pédagogie par enquête, d’acquisition de savoirs, de littératie, de séquences d’apprentissages et de métacognition; alors que les technologies viennent modifier sensiblement les façons d’apprendre et le rapport au savoir, comment se fait-il qu’on ait encore des aménagements de salles de classe qui favorisent l’isolement et l’absence de conversation? On entend souvent les gens les plus conservateurs déplorer le fait que les jeunes ne communiquent plus ensemble de façon réelle et authentique, préférant se réfugier dans le virtuel. Ils les taxent de se livrer à  des échanges vides en utilisant  les médias sociaux tout azimut.

Alors pourquoi ne font-ils rien pour que le lieu par excellence destiné à échanger de façon authentique, la salle de classe, cesse de favoriser exactement ce qu’ils déplorent?

Aujourd’hui même, grâce à Julie Dubois de la Commission scolaire des Sommets, je viens de prendre connaissance d’un clip vidéo (en anglais) qui illustre très bien les avantages d’une classe modulaire transformable.

La chaise Node du fabricant Steelcase

On y constate que certains concepteurs ont déjà créé du mobilier adapté à des environnements polyvalents et versatiles, un mobilier qui permet de reconfigurer facilement et rapidement la salle de classe selon les exigences de la situation. Steelcase, un fabricant américain de mobilier, offre la chaise Node (c’est le modèle présenté dans le clip). Ce modèle répond bien aux exigences d’une classe 2.0, c’est-à-dire une classe participactive où les jeunes seront tantôt appelés à être attentifs à ce qui se passe en avant de la classe, tantôt à être engagés dans un processus d’échange et de réflexion.

Certains allègueront que ce sont là des idées dispendieuses, qu’il serait préférable d’acheter des dictionnaires au lieu de rêver à transformer physiquement le lieu où l’on apprend. Que tout ça ce n’est que du superflu, du chi-chi coûteux sans fondements.

À ces derniers, je peux demander pourquoi ils insistent autant afin d’imposer un état statique pour faire apprendre les jeunes et, du même souffle,  je leur réponds que la salle de classe doit être un lieu dynamique, un espace qui favorise des apprentissages variés et significatifs.

Un défi pour moi! Un défi pour vous?

 

Je serais volontaire pour explorer avec une direction d’établissement2 des scénarios possibles pour transformer une salle de classe afin qu’elle devienne un lieu de partage et de collaboration entre l’enseignant et ses élèves, un prototype de classe modèle moderne. La direction aurait à trouver un enseignant capable de relever des défis pédagogiques et aussi s’assurer de la collaboration du service des ressources matérielles de sa commission scolaire. En contrepartie, je m’engage à trouver une bonne partie du financement nécessaire aux équipements matériels et informatiques.

Je précise que je l’ai déjà fait en 1986, alors que j’enseignais en temps plein, en concevant le projet ESSAIM. Je me sens maintenant prêt à relever ce nouveau défi stimulant!

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1 Dans un clip video Life Isn’t ‘A Production Line’, disponible sur le site genConnect, Sir Ken Robinson parlait tout dernièrement de l’anachronisme du milieu scolaire
2  ou tout autre cadre d’une institution scolaire

Note : La rédaction de ce billet a été amorcée le 13 mai 2011 mais le tout était resté en suspens.

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Et si on lisait tout simplement les programmes?

Je suis un adepte des médias sociaux. Je crois qu’ils peuvent permettre de relayer l’information rapidement et permettre aux gens de s’exprimer librement. Mais sont-ils les meilleurs outils à utiliser pendant une campagne électorale? Je crois que non. Voici les raisons qui me laissent croire qu’il serait préférable de les délaisser en temps de campagne.

Les mots simplistes entraînent une pensée simpliste.

Les problèmes du buzz médiatique, de la dénaturation des Sound Bites et du spin des idées ne datent pas d’hier. La presse à grand tirage, la radio et plus tard la télévision ont très vite encapsulé les idées pour qu’elles entrent dans un format réduit plus profitable aux cotes d’écoute et aux tirages qu’aux lecteurs, aux auditeurs et aux spectateurs. Or, qui dit réduction dit aussi perte de perspective. Comment, en effet, puis-je parler de la splendeur d’un tableau de maître si je regarde par un trou minuscule perforé dans un paravent placé devant moi et surtout si on s’efforce de me persuader que ce que je regarde est le tableau lui-même?

La tache de vin sur la nappe de dentelle

Un autre problème, c’est celui de l’hypermédiatisation des bourdes. C’est comme si on ne cherchait que ça, à traquer les bourdes et, à ne chercher que ça, l’essentiel finit par nous échapper. Cet effet cobra qui consiste à hypnotiser le citoyen pour maintenir son regard fixé sur des trivialités m’apparaît pervers. Trop souvent, ça donne l’impression que la radio, la télé et les journaux à grand tirage ne sont capables que de présenter celui ou celle qui aura commis la plus grosse gaffe au cours de la journée.

Mais voici que maintenant les médias traditionnels ne sont plus les seuls à jouer à ce jeu peu profitable. Les médias sociaux ont emboîté allègrement le pas et ce, en particulier, avec les mots-clics…

Puis les médias sociaux furent! : de l’idée fondamentale à l’injure!

Depuis quelques mois, je suis abonné au mot-clic #polqc sur Twitter. Il y a beaucoup d’activité dans cet espace virtuel où de nombreux abonnés de différentes allégeances politiques y dirigent leurs tweets. Le problème, c’est que ce sont majoritairement des paroles injurieuses, constituées pour la grande partie de propos cyniques… pas grand fond, pas grande substance et parfois pas grande forme non plus… le tout à un rythme étourdissant, donnant l’impression que la vie politique est un véritable manège. Là où le fond est absent, les mots réducteurs abondent. À titre d’exemple, l’utilisation à outrance du mot pathétique alors que, très souvent, on veut souligner le ridicule. Quelqu’un a-t-il regardé le sens réel du mot avant de s’en servir lorsqu’il s’agit de souligner le ridicule d’une situation?  De plus, la polarisation n’est pas l’effet recherché quand on souhaite écouter les avis de tous afin d’en discuter. Enfin, il faut bien se l’avouer, 140 caractères c’est très peu d’espace pour faire valoir une idée de façon articulée mais déjà trop lorsqu’on redirige vers des sites n’offrant que du contenu pamphlétaire portant à la polémique.

Il importe  d’être conscient que c’est le principe même de la propagande négative que de détruire l’adversaire plutôt que de mettre ses propres idées en relief. Il suffit d’avoir lu 1984 pour comprendre la perversité de la parole réductrice, martelée ad nauseam, déployée par les sociétés totalitaires. A-t-on besoin de propagande en démocratie? Noam Chomsky dans Propagande, médias et démocratie nous démontre comment ce danger est réel même dans nos sociétés plus ouvertes.

En période de décision importante, je crois qu’il est préférable d’éviter les exutoires à la «défoulure».


Des idées avant tout ou comment passer du concours de popularité à l’engagement citoyen

Si voter est le devoir de tout citoyen, voter sans être informé est irresponsable.

Alors, pour pouvoir voter de façon éclairée, il est essentiel de savoir ce que proposent les partis et de connaître leurs valeurs fondamentales. Il n’y a pas beaucoup de façons pour faire ça.

Il est primordial de lire les articles de journalistes capables d’écrire des textes qui vont en profondeur, peu importe leur allégeance politique, de regarder des émissions où l’analyse de la situation se fait de façon approfondie. Il faut recentrer son attention sur des journalistes de renom, capables d’un minimum d’objectivité.

Enfin et surtout, d’aller lire les plateformes électorales des partis politiques ou du moins les propositions essentielles que ces partis font aux Québécois et aux Québécoises.

Voici des liens qui mènent vers leurs propositions respectives :

CAQ • ON • PLQ* • PQPVQ • QS

S’informer, ça demande un effort. Être un citoyen responsable, c’est être capable de fournir cet effort.

Pour moi, le prochain mois se fera sans mots-clics, avec la télécommande pas trop loin de moi pour zapper le déluge de publicités des différents partis en lice. Le jour des élections, j’irai voter pour le parti qui a un programme qui représente le mieux mes valeurs et qui incarne le mieux mes aspirations.

* Le site du Parti libéral du Québec est en révision et ne semble pas offrir pour l’instant l’accès à ses propositions électorales.
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Plaidoyer pour une rencontre entre la culture populaire et la culture élitiste

Je lis et entends depuis quelques jours des gens qui s’indignent, qui s’irritent même face aux jeunes supposément «ruinés par les réseaux sociaux». Ils ciblent leur désarroi en lien avec leur manque d’intérêt pour la formation académique et la culture savante, leur emprisonnement dans une culture de masse qui serait aussi pauvre que désolante. Il faudrait peut-être les inviter à se familiariser avec le concept de  Cultural Studies!

Je fais ici surtout allusion aux déclarations répétitives de Lucien Francœur* sur tous les médias qui acceptent de prêter attention à ses propos que je qualifierai poliment de conservateurs. Je pense aussi à cet enseignant dans un lycée en France qui se vante allègrement d’avoir piégé ses élèves**.

À chaque fois que je me trouve confronté à ces gens qui déchirent leur chemise sur la place publique au nom des vertus de la culture avec un grand C et du savoir avec un grand S, je pense toujours à cet extrait du film La société des poètes disparus où John Keating, un enseignant quelque peu marginal, apprend à ses élèves à contester les grands principes magistraux énoncés dans le livre qu’ils utilisent dans leur cours de poésie. Keating porte en lui la passion de la beauté des mots et du sens évocateur que ces mots donnent à la poésie lorsqu’ils sont cousus ensemble… Ce pédagogue apprend à ses étudiants à découvrir à quoi cette poésie correspond pour eux en passant par LEURS repères culturels au lieu de demeurer dans le cadre rigide de leur manuel scolaire. En interprétant Hamlet à la façon de Marlon Brando et de John Wayne, il les touche et leur permet de faire le pas entre la culture classique et la culture de leur propre époque.

Bon, tout ça c’est tiré d’un film, c’est de la fiction… Mais dans la vraie vie, il y a aussi des profs qui savent faire passer l’«essentiel», c’est à dire la passion de connaître, avant le «très important» qui souvent n’est que du savoir pointu, vide, ne correspondant à rien pour celui à qui il est offert.

La passion de connaître

Je pense à Erin Gruwell, jeune enseignante californienne de 23 ans, qui a su transformer ses élèves en Freedom Writers et qui a su quel chemin prendre pour atteindre ces sous-performants, rejets du système, que tout le monde autour d’elle tenait pour perdants.

Plus près de nous, je me souviens aussi de cet enseignant, rencontré à la Commission scolaire de la Pointe-de-l’Île il y a plusieurs années, qui travaillait avec des élèves de plusieurs nationalités, d’un milieu socio-économique très faible, dont la langue maternelle était l’espagnol, l’arabe ou le créole, tous porteurs d’une culture bien différente que celle qu’il avait à transmettre. Il les avait, de façon très astucieuse, amenés à découvrir toute la beauté des paroles de If You Go Away, en omettant de leur dire la provenance de la chanson. Il leur avait en effet lancé un défi : dans le cadre d’une activité de la Saint-Valentin, il leur proposait de faire entendre en classe à leurs camarades comment la chanson dans LEUR langue maternelle célébrait l’amour. Il leur avait aussi dit qu’il apporterait une chanson en anglais (interprétée ici par Barbra Streisand), connaissant l’intérêt de ces jeunes pour les chansons interprétées dans cette langue. Il leur avait par la suite donné une «traduction» écrite, qui était en fait le texte des paroles originales. Ses élèves s’étaient ouverts, ils s’étaient exprimés sur la justesse, la beauté, la simplicité et la finesse des propos  rédigés dans la langue de Molière qu’il leur avait ensuite lus à voix haute. C’est seulement après cet échange que l’enseignant avait appris à ses élèves qu’il s’agissait de Ne me quitte pas de Jacques Brel. Les jeunes avaient adhéré, car il avait su comment les captiver.

Je pense aussi à Jean-Yves Fréchette, ce prof à la retraite du Collège François-Xavier-Garneau de Québec qui, bien des années avant Facebook et Twitter, avait créé une communauté culturelle de savoir et de partage avec ses élèves sur le Web. Voici qu’il revient maintenant dans le monde de l’enseignement avec des défis de twittérature aussi passionnants qu’originaux.

Je me souviens également de Monsieur Deslongchamps, mon prof d’histoire de l’art au CEGEP de Longueuil qui avait su me faire naître à l’esthétisme, en partant de mes intérêts et de ma culture personnelle, acceptant alors que je produise un travail sur le design automobile.

Ces gens sont tous des mentors, des passeurs culturels, des visionnaires. Ils refusent de se cantonner dans la nostalgie, la frustration et le désespoir, préférant être attentifs aux intérêts et motivations de leurs élèves pour faire naître en eux la connaissance et surtout le désir d’aller plus loin.

Faut être de son temps… mais pas seulement pour faire moderne

Pourquoi donc ces anecdotes? Tout simplement pour souligner qu’il n’y pas qu’UNE seule façon de partager le savoir et la culture,  et surtout qu’il faut être vraiment à l’écoute des jeunes pour comprendre le contexte qui favorise les apprentissages. L’impérialisme culturel ne fonctionne plus. Il est peut-être encore pertinent de montrer la Cuisine raisonnée mais il faut savoir aussi passer à la créativité culinaire. Cette allégorie s’applique aux jeunes. Tant et aussi longtemps que l’école en restera à la recette appliquée, les jeunes se tiendront loin de la grande cuisine et se réfugieront dans la restauration rapide. Est-ce que cela veut dire que je rejette la culture savante? En aucune façon! Je veux simplement proposer que l’on y arrive par des moyens différents, des moyens où les jeunes se reconnaissent, permettant ainsi de sortir la culture savante de son carcan élitiste.

Être ado aujourd’hui, j’aimerais que l’on me propose de lire le roman graphique Gemma Bovary de Posy Simmonds en me mettant au défi de lire ensuite le chef d’oeuvre de Flaubert sur une liseuse. Être jeune adulte, j’aimerais en apprendre plus sur le passage de la dynastie des Valois à celle des Capets à partir d’extraits du film La reine Margot sur Youtube pour ensuite être invité à passer à la lecture de la nouvelle de Dumas, en version numérique, via le Projet Gutenberg ( tome 1 et tome 2 ) au lieu de m’y confronter comme on l’a fait à l’époque lorsque j’étudiais dans un collège français. En passant, on voit bien ici que l’inclusion de la technologie, ce n’est pas le rejet des médias plus anciens, c’est plutôt la reconnaissance de leur complémentarité avec le numérique.

Une fois pour toute, il est important de comprendre que ce ne sont ni les jeunes, ni les technologies qu’ils utilisent qui sont les ennemis de la culture; ce sont plutôt ceux qui ne savent pas comment leur apprendre à s’en servir au quotidien de façon adéquate.

Formons les jeunes sans les conformer… plus que jamais ces paroles prononcées par Jean Rostand en 1960 font du sens! C’est une pratique gagnante, parce qu’elle colle à la réalité des jeunes, à la réalité du XXIe siècle***.
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*** Dans Le cahier de l’épistolière deux réactions senties ici et ici.
*** Sur le blogue ContreBande, une réplique fort intéressante ici.
*** Voici deux textes relatifs à la modernité en éducation, mentionnés par Monique Le Pailleur
******Propositions pour l’enseignement de l’avenir • Les sept savoirs liés à l’éducation du futur

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Conversation pédagogique

 

 

C’est quoi une œuvre résistante?

Il s’agissait d’une petite question posée, à brûle pourpoint, un samedi matin, à ma grande amie et collègue, Monique Le Pailleur (connue sous le pseudonyme de @Aurise sur Twitter…) une question qui devait se transformer en réflexion sur la pertinence d’enseigner des notions et des concepts élaborés en français au secondaire… Une question qui a reçu, dans un premier temps, une réponse savante…

Catherine Tauveron

MLP : Selon Catherine Tauveron, une œuvre résistante englobe des textes réticents (programmant des problèmes de  compréhension ) et des textes proliférants (programmant des problèmes d’interprétation) en raison de l’ambiguïté, de sous-entendus, d’ellipses, de contradictions, de fausses pistes, etc. C’est  la  caractéristique majeure des œuvres littéraires de qualité de s’avérer résistantes.

Moi : Et en français ordinaire ça veut dire quoi?

MLP : C’est le contraire des textes lisses

Moi : Tu peux me donner des exemples?

MLP : Ce sont des textes plates, univoques, sans défi particulier.  En font partie souvent les  écrits  pseudo littéraires dans le matériel didactique, donc, des textes qui se comprennent sans effort.

Moi : Oui mais, en littérature, tu as des exemples?

MLP : Les bons albums sont habituellement résistants. Tu veux des titres d’albums? Aussi, tous les poèmes suscitant des interprétations multiples sont également résistants.

Moi : Tu as des exemples provenant de la littérature pour les adultes? Des romans…

MLP : Je réfléchis aux derniers romans que j’ai lus…

Moi : Non… juste des exemples comme ça, de façon spontanée. sans longue réflexion, sans faire une recherche. L’œuvre de Schmitt, elle est résistante ou lisse?

Éric-Emmanuel Schmitt

MLP : Selon moi, les nouvelles de Schmitt sont assez simples, mais ses romans résistent davantage aux interprétations possibles. Notamment celui sur Ponce-Pilate et celui  sur Hitler (La part de l’autre). Dès qu’il y a de l’ambiguïté, diverses compréhensions interprétatives cela fait partie des textes résistants. Même Le Petit Prince est une œuvre résistante, puisqu’on peut y trouver plein de choses. Tous les albums majeurs de Claude Ponti le sont. Je dirais même que c’est une caractéristique du littéraire cette résistance dont parlait déjà Valéry. Dès que l’on sort un peu de l’univocité et du simplisme, on entre dans la résistance

Moi : Je trouve ta réponse fort intéressante. Tu as eu le réflexe de me donner une longue définition hermétique… n’est-ce pas ce  que la majorité des enseignants de français font? Selon moi, un élève au secondaire a besoin d’avoir une explication qui lui permet de comprendre toute de suite par exemple, qu’une œuvre résistante est une œuvre qui peut être sujette à diverses interprétations et qu’une œuvre lisse est  facile, trop peut-être, à comprendre du premier coup.

MLP : Oui, en effet.

Moi : Je crois que le gros problème de motivation scolaire au secondaire est le manque de vulgarisation. On fait toujours comme si la personne devant soi allait se diriger dans ce champ d’étude et en faire une spécialité.

MLP : Tu as absolument raison même si au secondaire les enseignants doivent avoir un minimum de culture littéraire quand ils enseignent le français. Voici à ce sujet un texte de Catherine Tauveron.

Moi : C’est comme un grand chef qui donne un cours de cuisine à un groupe de néophytes.

MLP : Je me sens mal tout à coup.

Moi : Pourquoi te sens-tu mal?

MLP : Je m’adressais à toi pas à un public de professeurs ou d’enseignants.

Moi : Moi je trouve ça plutôt amusant cette leçon savante.

MLP : J’entends que ce n’est pas pratique ce que je viens de te dire.

Moi : N’est-ce pas un réflexe? Quand tu dis: «…ce n’est pas pratique ce que je viens de te dire»,  je trouve que c’est un constat intéressant. Ne devrait-on pas toujours se demander si on est « pratique » quand on enseigne une leçon? Être conscient du public à qui la leçon est destinée? :-)

MLP (poursuivant sa réflexion) : C’est sûr que travailler avec des enseignants même avec un album pour la 1re année  comme AMI – AMI de Rascal, je ferais émerger  diverses interprétations et leur  ferais constater que c’est plus intéressant quand il n’y a pas une seule bonne réponse mais plusieurs qui se justifient. Dans l’exemple donné, un « miam miam » non mentionné ressort assez vite et suscite une autre piste interprétative hors du champ de l’amitié.

MLP (répondant à ma dernière question) : Non, jamais… je ne crois qu’à l’induction et aux émergences. Quand on transmet du savoir (simplement pour transmettre du savoir), c’est inacceptable à une époque où il y a Google. On n’aide pas  un élève à apprendre.

Moi : Mais ça va tellement à l’encontre de ce que les gens qui ont le pouvoir de décider font valoir présentement.

MLP : Je sais!

Moi : Mais, puisqu’on est pris pour les enseigner ces notions… ne vaut-il pas mieux avoir des formules simples que des formules savantes? Tu crois que bien des enseignants se donnent la peine de vulgariser les notions? Moi je suis sceptique.

MLP : Il faut tout d’abord se demander si c’est utile, si ça aide vraiment à mieux  écrire ou à mieux comprendre. Donc, il faut partir de la nécessité d’écrire  ou de comprendre un écrit en contexte. Partir des besoins et aller vers les contenus des programmes et pas l’inverse. Ainsi, on n’est pas pris pour enseigner les notions et les concepts mais sur la meilleure façon de les faire  acquérir aux élèves..

Moi : Pour ce qui est de la dichotomie  lisse/résistant, avec des élèves, je réfléchirais  en utilisant une terminologie plus accessible en leur demandant si le texte est facile et prévisible ou s’il laisse place à de multiples interprétations.

MLP : Ça peut être hyper simple le français… mais on ne veut pas. Moi, j’ai travaillé dans des contextes minoritaires où il fallait simplifier vraiment. Tu as raison. Nous n’avons pas  besoin de  ces grands mots sonnants et creux dont nous drapons nos ignorances.

Moi : J’aime l’expression «contexte minoritaire».

MLP : Oui car dans ces contextes il fallait d’abord travailler l’affectif, donner le goût de parler, de lire et d’écrire en français. Je trouve que l’on  s’y prend mal présentement pour développer des compétences  rédactionnelles. Il faut réconcilier le lire-écrire pour  que ce soit facile et surtout agréable et motivant!

Basil Bernstein

Dans un contexte minoritaire, les élèves ont d’emblée accès à un code restreint du langage (utilisation fonctionnelle) et non à un code élaboré (celui valorisé par l’école)… C’est du Bernstein que je te résume là.

Moi : Un super gros merci pour ce petit cours Monique :-)

MLP : Un bel échange, plutôt.

Travailler d’abord l’affectif, revoir le concept de «contexte minoritaire», voilà deux défis intéressants en ces temps de performances extrêmes où l’affectif est perçu comme un obstacle, une faiblesse… Le concept de «contexte minoritaire» peut être plus large que juste le découpage linguistique… ça peut être aussi un découpage culturel… en milieu défavorisé, aussi dans les régions où il y a une forte population multi-ethnique, dans ces deux cas, les élèves sont TOUS culturellement limités et peu enclins à adhérer à la culture que tente de leur imposer l’école. En ces temps où on place tout en opposition plutôt qu’en complémentarité, comment arriver à donner le goût de parler, de lire et d’écrire si on persiste à opposer culture savante (celle de l’école) et culture populaire (celle des jeunes, de ce qui les fait vibrer, qui leur permet d’affirmer leur affectivité)? Nier cette dimension n’est-ce pas se déshumaniser?

«Quand j’étais petit à l’école, ils m’ont demandé ce que je voulais être quand je serais grand. J’ai écrit « heureux ». Ils m’ont dit que je n’avais pas compris la question, j’ai répondu qu’ils n’avaient pas compris la vie.» (John Lennon)
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Pour une vision proactive et pertinente du tableau blanc en français, langue d’enseignement

Les gens qui me côtoient le savent, j’ai beaucoup de réticence à utiliser le mot interactif lorsqu’il est question de tableaux blancs numériques. Je ne les trouve pas plus interactifs que le pavé tactile sur mon ordinateur ou mon doigt sur la surface tactile de ma tablette numérique ou encore le morceau de carton et les crayons feutres utilisés pour réaliser une activité de graffiti circulaire afin de faire une collecte d’idées. Ce sont les interactions entre les personnes qui rendent l’utilisation d’un outil interactive et non l’objet technologique lui-même! Mais là n’est pas l’objet de ce billet. De toute façon, le terme TBI1 est maintenant tellement répandu qu’il serait futile de jouer les Don Quichotte. Puisqu’il faut savoir choisir ses batailles, je n’utiliserai pas le terme TBI dans ce billet, car je suis ici chez moi et que le terme interactif que l’on utilise à toutes les sauces me rend carrément inconfortable. J’ai trouvé, grâce à @carobegin, sur le blogue d’un enseignant français, deux billets où un point de vue similaire au mien est présenté. Voir deux de ses billets sur ce sujet ici et ici).

Dans un deuxième temps, je désire non seulement mettre de côté mes préjugés mais aussi dégager certains postjugés pour esquisser quelques propositions concernant une utilisation pertinente du tableau blanc en classe.

Mes préjugés

Je crains, effectivement, que l’introduction du tableau blanc en classe mène à un retour à l’enseignement transmissif intégral, qu’il fossilise les enseignants dans le paradigme de l’enseignement, qu’il valorise la leçon donnée par une personne (enseignant ou élève) à un groupe de spectateurs plus ou moins passifs.

On peut se demander dans quelle mesure un tableau blanc permet de rester dans le paradigme de l’apprentissage. Je crois que, contrairement à ce que certaines personnes semblent le croire, la leçon n’est pas la situation idéale pour rejoindre les élèves et les impliquer dans la construction de leurs savoirs. Comme le dit si bien @Aurise : «Il ne faut pas  faire comme avant, il faut faire autrement» Alors, et la question est bien LÀ, comment faire autrement avec un tableau blanc? Il faut être très vigilant pour demeurer perspicace et ne pas s’imaginer centré sur l’apprentissage en construction ou en train de mousser de l’innovation en faisant la promotion du tableau blanc tous azimuts.

Des postjugés… en construction

À mon sens, un certain nombre de questions devraient être prises en considération lorsqu’on utilise un tableau blanc :

  1. Est-ce que ce qui ira sur ce dernier correspond bien aux intérêts des élèves?
  2. L’utilisation qui en sera faite, de façon ponctuelle, s’inscrit-elle dans le cadre d’une activité plus large, dans une séquence, de telle sorte que le tableau ne sera pas utilisé  de façon isolée?
  3. Comment peut-on passer de l’enseignement explicite pur et dur à l’insertion de séquences d’enseignement explicites dans le cadre plus large d’un enseignement stratégique?
  4. Sera-t-il possible pour plusieurs participants d’interagir sur la surface numérique?
  5. Pourra-t-on combiner des applications pour ne pas se limiter au logiciel qui contrôle le tableau blanc3?

En guise d’exemples, voici quelques propositions d’activités qui prennent en considération ces facteurs2.

1. Activité magistrale impliquant des élèves

Stratégies pour une meilleure compréhension en lecture et en écriture

En septembre 2011, le RÉCIT, Domaine des langues va publier des propositions d’utilisation du tableau blanc pour enseigner des stratégies de lecture (et, plus tard, des stratégies d’écriture) en français pour assurer une meilleure compréhension des textes écrits. Je n’élaborerai donc pas maintenant sur cette façon d’utiliser un tableau blanc en classe.

Je tiens cependant à mentionner qu’il me semble que ce genre d’activité est plus approprié en petits groupes de 3 ou 4 élèves. Je crois aussi que ça peut être un outil intéressant  auprès des élèves en difficulté d’apprentissage.

2. Activité de type  ludico-pédagogique, réalisable  sur une courte période de temps

Un exemple – Mon tautogramme, ton tautogramme

Un tautogramme est un texte dans lequel tous les mots commencent par la même lettre.

Étapes de rédaction d'un tautogramme

Alors, pourquoi ne pas lancer un défi à des équipes d’élèves en leur attribuant une lettre de l’alphabet par tirage (en prenant soin d’enlever celles dont le niveau de difficulté serait trop élevé) afin de constituer, dans un premier temps, des banques lexicales comprenant la lettre tirée au sort puis, dans un deuxième temps, de soumettre leur banque à une équipe alliée ou adverse pour créer un tautogramme?

3. Activités plus longues à réaliser – Comment mettre à profit une surface tactile grand format?

Au primaire – Le jeu d’aventure en classe

Préparation collective du jeu d'aventure

Le jeu d’aventure en classe est une activité complète qui  permet le développement des compétences, des stratégies et des connaissances en français. À la suite de nombreuses années d’observation dans différents milieux, nous avons pu constater que c’est  une activité extrêmement motivante pour les garçons. À cet égard, le tableau blanc peut être utilisé pour modéliser les pratiques des élèves et aussi pour les soutenir dans le  jeu.

Dans un premier temps, je crois que l’outil peut être intéressant pour développer des stratégies de lecture tout en améliorant les habiletés à chercher et à traiter de l’information. Partir d’un objet de recherche, trouver de la documentation pertinente, comparer les sources…

Cette façon de faire permet aux élèves de comparer leurs façons de chercher et de traiter de l’information.

Éléments utilisés lors d'une joute

Dans un deuxième temps, en sous-groupe, le tableau peut permettre de fournir un soutien logistique aux joueurs en leur permettant d’accéder à un environnement qui les aidera à scénariser le jeu (il s’agit d’un site, un lieu virtuel qui leur permet aisément de manipuler les cartes des lieux visités et de mettre en évidence les personnages rencontrés).

Correction collective d'un chapitre lié au jeu d'aventure

Dans un troisième temps, toujours en sous-groupes et toujours dans une perspective modélisante, lors de la révision du récit (narration d’une joute), l’outil devient utile pour faire une correction collective : utiliser une banque lexicale constituée par les élèves, consulter un dictionnaire en ligne ainsi qu’une aide à la correction. Ainsi, de cette manière, les élèves peuvent réfléchir ensemble sur les façons possibles d’enrichir le texte et de le bonifier.

Au secondaire – Se préparer à un festival de slam

Comparer des productions

La grande surface du tableau blanc permet de combiner des présentations en les lançant du bout des doigts. Lors d’une activité pour se préparer à un festival de slam par exemple, il est possible d’écouter un artiste professionnel afin de dégager des façons de faire. Par la suite, à l’aide de critères déterminés à l’avance,  il est aussi possible de comparer des productions d’élèves.

Conclusion

Le tableau blanc n’est pas une panacée. Il serait très dangereux de lui attribuer des vertus magiques et préventives. Il faut donc absolument contextualiser son utilisation…  et ne pas oublier que, comme dans toutes choses, la modération a bien meilleur goût ;-)

Addendum 2012 08 25

Ce billet a été transformé et adapté pour être publié sous forme d’article sur le site Adjectif.net

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1 Faudrait peut-être laisser savoir au Premier ministre du Québec, Jean Charest, qu’il faut encore moins utiliser le mot intelligent lorsqu’on parle des tableaux blancs.
2. Je sais que tout ce qui est proposé dans ce billet peut être fait sans utiliser un tableau blanc. Je suis aussi conscient des lacunes ergonomiques de cet outil lorsqu’il s’agit de construction (clavier sur un plan vertical) et de collaboration (dos tourné aux élèves) mais, puisqu’ils seront là, imposés par des considérations politiques, aussi bien trouver des façons d’en faire bon usage!
3. Certains dans le milieu de l’enseignement commencent à parler de tébéiciel
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