Vous avez dit que vous vouliez défouler ?

I’m Mad as Hell and I’m not Going to Take it Anymore!
Howard Beale, extrait du film Network, 1976

mediasNous vivons souvent des moments où nous trouvons que ce qui se passe autour de nous dépasse les bornes. Nous nous sentons indignés par des événements, par des propos, par des attitudes.

De nos jours, plus personne ne se gêne pour le laisser savoir.

La visibilité de l’indignation

L’indignation est de plus en plus visible et amplifiée, mais, est-ce nouveau comme phénomène? Est-ce récent comme attitude? Nous pourrions être portés à le croire.

J’entends déjà les protestations : «Ce n’était pas comme ça dans mon temps». En réalité, ce sont seulement les porte-voix accessibles pour la vox populi qui ont changé. Les mécanismes pour transmettre son indignation sur la place publique sont plus faciles d’accès, c’est tout. Ceci donne souvent aux lecteurs l’impression d’être des victimes submergées dans une mer de propos absurdes et caricaturaux extrêmement amplifiés.

Il y a cinquante ans, la seule façon pour un quidam de se faire entendre était de chialer sur le perron de l’église ou lors des fêtes de famille. Parfois, certains, plus téméraires, osaient écrire une lettre à la direction d’un journal ou d’une chaîne de radio ou de télévision pour réagir à un éditorial ou à une nouvelle, pour donner leur «opinion». Quelques-uns de ces commentaires étaient choisis par le chef d’antenne ou le chef de pupitre pour être publiés ou diffusés.

Au Royaume-Uni, le Speakers’ Corner de Hyde Park à Londres permet depuis plusieurs décennies à toute personne qui le souhaite de s’exprimer librement. Ce type d’espace public, à ciel ouvert, a été repris ailleurs dans le monde, mais cela ne permet qu’à un nombre très restreint de personnes de se manifester dans un espace public.

Par la suite, il y a eu les lignes ouvertes. Un plus grand nombre de personnes pouvaient enfin s’«exprimer». Le perron de l’église s’est transsubstantié en ondes radiophoniques. Tous les auditeurs/téléspectateurs pouvaient maintenant dire ce qu’ils pensaient sur le sujet du jour et obtenir leur quart d’heure de célébrité comprimé en deux minutes.

«Merci pour votre appel!»

Enfin, avant de dire que le phénomène est nouveau, il faut avouer que depuis toujours, il y a un beau-frère ou un mononcle qui sait TOUT, qui a une opinion sur TOUT et qui ne se gêne jamais pour la donner lors des rencontres de famille, même si personne ne la réclame.

Dans chacun de ces exemples, la notoriété de chacun est cependant limitée. En effet, les lecteurs ont toujours eu la possibilité de tourner la page de leur journal et les auditeurs ont encore la possibilité de syntoniser un autre poste s’ils n’aiment pas les propos lus, vus ou entendus.

Nous avons accès à Internet depuis une vingtaine d’années. À ses tout débuts, le Web était réservé à quelques initiés, mais il est rapidement devenu accessible à tous. C’est à ce moment que le premier mouvement de la grande bascule s’est produit. L’opinion de chacun pouvait être lue, vue, entendue, diffusée, sans restriction, peu importe le lieu, peu importe la date ou l’heure, peu importe les intentions de ceux qui étaient au bout du clavier. Le Web est devenu dès lors un canal de communication pour que chacun puisse s’exprimer, mais avec un potentiel de diffusion plutôt restreint.

Jusque là,  tout s’inscrivait dans une évolution des modes de communication normale et prévisible.

Il y a dix ans, les réseaux sociaux sont arrivés parmi nous. Une révolution que peu ont vue venir. Le perron de l’église venait de s’étendre à toute la planète.

Ces réseaux ont provoqué un effet papillon… de l’expression humaine.

Pour compléter le tout, depuis près de deux ans, c’est le règne de l’incertitude, du manque de confiance dans les sources d’information dites fiables. C’est également le règne du mème à outrance, des sites à réputations douteuses, des polémistes rois et reines des cotes d’écoute tant sur les chaînes de radio que dans les postes de télévision populistes.

Qui sont ceux qui diffusent du «vrai»? Ceux qui diffusent du «faux»? Welcome to the world of fake news!

Diffusion et confusion… Breaking News!*

Le lecteur/auditeur/téléspectateur/usager Web ne sait plus trop où donner de la tête et surtout à qui et à quoi il peut accorder du crédit ? La crise est vraie et elle a pris des proportions sans précédent (sans doute encore plus depuis que les Américains ont élu leur 45e président).

De nos jours, il devient de plus en plus difficile d’accorder son entière confiance à des sources d’information qui sont accréditées. Ces dernières font de plus en plus souvent du tri d’information très (lire trop) sélectif en faisant le choix d’occulter certains événements peu intéressants pour des motifs similaires : augmenter le tirage, rehausser les cotes d’écoute ou provoquer un plus grand nombre de clic$ sur leur site.

Ce sont des choix dictés par la profitabilité. Ils sont  imposés par la convergence et la concentration des médias.

Nous avons très facilement accès à des informations douteuses qui parviennent de plus en plus à se donner des airs de légitimité avec des formats trompeurs, des allures crédibles (par exemple Fox News et Breibart aux État-Unis). Enfin, il y a les promoteurs de contenus complètement déconnectés de toute réalité, des lieux de partage de théories  conspirationnistes et confusionnistes, tant à la radio, qu’à la télévision ou sur le Web (par exemple Info Wars aux États-Unis et certaines émissions de Radio X au Québec). Ils sont littéralement devenus la presse jaune du XXIe siècle.

Enfin, il y a la confusion des genres. Les publications satiriques autrefois assez faciles à identifier le sont beaucoup moins de nos jours (par exemple le Journal de Mourrial ou encore The Onion aux États-Unis), car l’aspect caricatural de leurs propos est de plus en plus souvent difficile à distinguer des propos exagérés et déformés de certains médias qui publient ou qui diffusent habilement des « vérités alternatives » à profusion.

Pour compléter le tout, certaines émissions de télévision mélangent volontiers informations et divertissement. Tout ceci peut devenir fort déstabilisant, même pour la personne la plus aguerrie au traitement de l’information.

Il est donc impératif de se donner les moyens pour s’assurer d’être un lecteur/auditeur/téléspectateur/usager Web averti.

Voir l’animation vidéo de ce schéma

La International Federation of Library Associations and Institutions propose une affiche très pertinente pour  déterminer si une source d’informations est fiable ou non :


Comment repérer
les «fake news»
Vous trouverez ci-dessous une trousse sur ce sujet que j’avais conçue il y a quelques années pour apprendre à distinguer les sources d’information fiables.

Sources fiables,
tout n’est plus noir ou blanc

Partage et échange sur les réseaux sociaux :  le logos agile confronté aux égos fragiles

Bienvenue dans l’univers des «Deplorables»1 d’un bord et des «Libtards»2 de l’autre!

Le canal de communication de Shannon et Weaver n’est plus «la mère de tous les modèles». Il est devenu beaucoup plus complexe avec les réseaux sociaux. Je vous propose dans le clip video suivant un modèle où j’ai tenté de prendre en considération les facteurs amplifiants qui favorisent la détérioration des communications :

Échanges et agressions

À titre d’exemple

Facebook est un endroit où les propos peuvent être tout particulièrement virulents. Les extrêmes se rencontrent de façon violente. Trop souvent, les attaques et les contre-attaques n’ont que peu à voir avec le sujet de l’indignation.

À titre d’exemple, une publication Facebook et une photo prise lors d’une manifestation de l’extrême droite aux États-Unis.
Le texte suivant accompagne la photo.

«Je crois qu’il est pas mal difficile d’avoir peur de ce gros lard nazi. Il est impossible de savoir où son menton de porc commence et où son gros cou prend fin. Ce gaillard a l’air d’un parfait imbécile. ( Oui, oui, vous avez bien saisi, je me moque du poids de ce gros nazi.
Si vous n’aimez pas, TS*!)»

Puis, dans le fil de discussion qui suit, la réponse d’un abonné : «N’insulte pas les Sontariens

__________
* Un acronyme pour lequel je n’ai pas trouvé de signification dans le contexte du message

Sur son profil Facebook, l’auteur de cette publication dit être un journaliste. Il est indigné, c’est clair, mais ses propos ne devraient-ils pas être en rapport avec la montée inquiétante de l’extrême-droite dans son pays? Ce n’est pas le cas. Il n’y a pas de confrontation d’idées, juste une affirmation gratuite, une attaque personnelle sur un inconnu.

Il est navrant de constater que ce type de propos est devenu monnaie courante sur les réseaux sociaux!

Dans un contexte d’hypermédiatisation, nous nous devons de rappeler à tous qu’il est  très important d’être un interlocuteur posé pour partager et pour échanger des nouvelles et faire part de ses opinions.

Regardez bien les deux exemples suivants. Que voyez-vous passer le plus souvent sur les fils de nouvelles des réseaux sociaux sur lesquels vous êtes inscrits?


Exemple de propos contre-productif
( incite à une confrontation stérile )

Exemple de propos posé
( incite à un débat vigoureux )

C’est bien le fils de son père
!
Il a voté pour une résolution qui montre à quel point il est fourbe.
Il a démontré qu’il est devenu une véritable menace, c’est un parasite politique !
Le premier ministre est un IMBÉCILE !
Le premier ministre a voté en faveur d’une résolution qui le fait revenir sur les engagements qu’il avait pris lors de la campagne électorale.
Pourquoi les renier au dernier moment ?
Voici ce qu’en disent ses adversaires.

Voici un sondage qui démontre clairement que la majorité des gens souhaite qu’il respecte ses promesses électorales.

Il serait peut-être temps de rappeler le premier ministre à ses engagements!

TrollScrutez bien votre fil Twitter et regardez les commentaires que vous voyez passer sur votre page Facebook. À quel niveau les échanges se passent-ils le plus souvent? En êtes-vous fiers? Gênés? Perplexe? Ces propos vous incitent-ils à agir? À réagir? De la même façon? Prenez-vous la même approche, le même ton? Vos commentaires se basent-ils sur des faits vérifiables ou sur votre senti? Y a-t-il des trolls qui s’immiscent pour verser leur fiel dans le fil des conversations virtuelles  que vous suivez ou auxquelles vous participez?

Le schéma suivant, une version francisée de The Hierarchy of Disagreement de Paul Graham, permet de situer les niveaux d’intervention auxquels nous sommes exposés et aussi nos façons d’ interagir avec les gens de notre réseau.
Schéma de la pyramide de l’expression démocratique

La prochaine fois, avant de réagir vivement, viscéralement, il serait peut-être pertinent de nous demander si notre façon de le dire apporte quelque chose d’éclairant et de positif aux échanges ( inutile de préciser que je m’inclus dans ce questionnement).

Ceci permettrait de contribuer à la conversation au lieu de défouler avec des binettes scabreuses ou scatologiques. Ça nous éviterait aussi sans doute les ulcères d’estomac, les palpitations cardiaques ou une vague impression de nausée qui s’accroît à chaque commentaire . ;-)

I’m Mad as Hell and I’m not Going to Take it anymore!

Au fait, vous avez déjà vu le film Network : Main basse sur la télé ?

__________
1 Deplorables : surnom donné par la gauche américaine à la droite ultraconservatrice
2 Libtards : surnom donné par la droite ultraconservatrice à la gauche libérale

________________________

Références

L’opinion a (presque) toujours raison (3/4)
Les Chemins de la philosophie , Adèle Van Reeth, France culture, 28 juin 2017

La liberté d’expression peut-elle être inconditionnelle ? Seul un tort, une offense ou une nuisance peut limiter la liberté d’expression, mais comment mesurer un tort fait à autrui par une parole ? Et puisque des actes peuvent être une forme d’expression, qu’est-ce qu’une expression ? Et quelle est l’importance du contexte dans le poids d’une parole ? Lire

La liste des sites conspirationnistes
Lucie Couvreur, Médiapart

Il peut se trouver des sites, assez peu, « borderline » pour être considérés pleinement conspirationniste… Cependant, il est indispendable de les mentionner pour rendre compte de l’aspect soluble et poreux du phénomène. Ils sont donc : totalement ou épisodiques, professionnels (par propagande ou vénalité) ou d’adeptes cloisonnés dans une vision irréelle, des chevelus ou des ras, des politisés et des spiritualisés, des remédicalisés et des ré(in)formés. Voir

La vérité perdue

Ce site a pour vocation de démonter les rumeurs et les intox à une époque où l’information est réécrite en direct par des sites et des groupes sur Internet en toute impunité. Voir

Les relations incestueuses entre fake news et publicité
Jean Pouly, Directeur du développement et Professeur associé chez International Rhône-Alpes Media

C’est le nouveau fléau de la presse en ligne, des réseaux sociaux et même du monde politique. Les fake news ou fausses nouvelles en bon français pullulent sur Internet et sont largement relayées par les réseaux sociaux. Plus c’est gros et plus ça passe. Lire

La liberté d’expression n’est pas une fin en soi
Élisabeth Béfort-Doucet et Emanuel Guay, Le Devoir, 8 août 2017

Peu de droits sont l’objet d’une attention aussi importante que la liberté d’expression, qui est garantie par le premier amendement aux États-Unis et au coeur des constitutions des démocraties libérales. Les limites posées à ce droit soulèvent presque immanquablement des débats passionnés. Lire

Autre références ( en anglais )

The Trump White House just went full reality TV, Aaron Blake
Washington Post, 27 juillet 2017

The kicker here is that Scaramucci’s outburst wasn’t even about an actual leak; the Politico reporter who got his financial disclosure said it was obtained from the Export-Import Bank, which had it publicly on file. In other words, there was no leak, no « felony » and really no reason for Scaramucci to lash out at Priebus in this manner. Lire

How America Lost Its Mind
Kurt Andersen, The Atlantic, septembre 2017

The nation’s current post-truth moment is the ultimate expression of mind-sets that have made America exceptional throughout its history. Lire

 

 

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2 réponses à Vous avez dit que vous vouliez défouler ?

  1. Michel Clément dit :

    Super texte de réflexion que les enseignants du secondaire particulièrement devraient lire et « utiliser » près des élèves, toutes disciplines confondues!
    Une première réaction à vif : longtemps l’écrit fut considéré comme un medium de communication favorable au « temps long ». On réfléchissait, parfois on faisait des plans, on écrivait une, deux ou trois versions et par la suite, on communiquait ce texte finalisé. Et ceci, pas seulement pour les textes informatifs, mais aussi pour ceux qui appelaient l’affect, comme une lettre d’amour par exemple.
    Les réactions viscérales, les jugements péremptoires avaient comme moyen de communication la parole, les échanges directs.
    Avec les médias sociaux, c’est tout comme si le passage de l’oral à la facilité de l’écrit ne s’était pas fait en se préoccupant des particularités de chacun. On écrit spontanément ce qu’on pense sans filtres, ni ceux de la qualité du message en lui-même, ni ceux de la qualité de la langue qui les communique.
    Mais pour conclure, il demeure certain qu’à l’oral comme à l’écrit, un citoyen responsable, devrait se rappeler les concepts décrits dans ce billet. C’est une question de respect de la vérité et donc une question de respect des autres êtres humains. Merci André de nous rappeler ces principes et de nous fournir des outils conséquents.

  2. Tout comme Michel, j’ai immédiatement pensé à mes collègues et moi, enseignants au secondaire. Superbe texte et schémas :-) Merci André !

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