L’enseignant compressé

«La question du statut de l’enseignant a aussi été soulignée, avec le contraste de la Finlande (encore elle) qui peut choisir le meilleur professeur parmi une moyenne de 8 candidats pour un poste libéré, et la France où l’on est enseignant parce qu’on n’a pas pu être avocat ou médecin (je caricature et je provoque, mais l’idée est là). Pourquoi la société aime-t-elle si peu ses enseignants, alors qu’on a tous le souvenir d’un enseignant qu’on a adoré ? Est-ce seulement un problème de personnes, ou de compétences ?»1


L’olive, lorsque compressée, donne une huile savoureuse. La farine et l’eau, lorsque compressées, donnent le seitan qui peut être apprêté de façons variées. L’air lorsque comprimé, donne au plongeur la possibilité de respirer sous l’eau. Mais, que donne un enseignant compressé? Les risques sont grands pour que ça génère un être malheureux qui se sent coincé dans ce qu’il fait. L’efficacité est grandement liée à l’affectif, au «plaisir de faire». Le seul problème c’est qu’actuellement les enseignants sont aux prises avec tellement de contraintes administratives et d’exigences pseudopédagogiques liées aux performances académiques  qu’il n’ont plus de place ni de temps pour enseigner de façon agréable et intéressante.

La presse de l’enseignant : la machine à performance, à rendement

Un enseignant devrait pouvoir mener ses élèves vers l’exploration, vers les découvertes, vers le défi d’apprendre alors que présentement on le contraint à être un guide de voyages organisés. Des mesures qui devaient au départ servir d’indications, d’orientations sont en train de se transformer en mesures de contrôle… tout ça au nom de l’efficacité… au nom de la sainte performance…. Mais, à bien y penser ne s’agit-il pas plutôt de l’illusion de performance quand on constate la démotivation et le décrochage scolaire? Alors que l’on devrait augmenter la marge de manœuvre de l’enseignant, on la réduit considérablement.

Le syndrome Mardi?… c’est donc la Belgique…
ou l’importance démesurée accordée à la mémoire

Un programme de formation se doit, de par sa nature, d’être prescriptif. Mais que se passe-t-il quand les institutions et organismes le transforment en programme directif et oppressif? Quand les contenus deviennent le centre exclusif des préoccupations? Quand les performances ne sont plus liées qu’à la capacité de faire la preuve que l’on a retenu quelque chose, illustrée par un mirage de notes? C’est volontairement que j’ai utilisé le verbe retenir plutôt que comprendre car l’expérience de plusieurs années d’enseignement m’a persuadé que certains élèves ont un profil mémoriel qui les avantage. Même s’ils ne saisissent pas toujours bien l’objet de leurs apprentissages, ils performent quand même bien lors des tests.

Or, quand on veut s’assurer qu’un élève comprend bien, on doit lui fournir un ensemble de moyens auxquels il peut avoir recours et qui ne font pas juste appel à sa capacité de mémoriser. De plus, quand le programme se referme sur l’accumulation de connaissances, il réduit l’enseignement à l’urgence de faire obtenir la note, plaçant ainsi les élèves dans une position très difficile, en leur laissant  de moins en moins de temps pour  faire des liens et être capable d’une compréhension réelle des contenus.

La Finlande? Bien oui, la Finlande!

Le Conseil supérieur de l’éducation a émis en 2004 un avis sur la profession d’enseignant. On y encourageait le développement de l’autonomie professionnelle. La version abrégée est disponible ici. Mais encore faut-il définir l’autonomie professionnelle et aussi regarder quelles sont les conditions optimales pour que ceux qui enseignent puissent la développer. Certains croient que cette reconnaissance professionnelle passe par la création d’un ordre professionnel. Mais n’y a-t-il pas un préalable à transformer le métier d’enseignant en profession enseignante? D’autres, croient que cela devrait se faire par des incitatifs monétaires liés au mérite. Mais n’y a-t-il pas lieu en premier lieu de regarder ce que ce genre d’incitatif a donné dans les endroits où on les utilise (je pense ici à une étude menée par le professeur Ben Levine2 qui est assez bien résumée dans le document suivant3)?

Il est plutôt étonnant de constater à quel point, depuis quelques années, le système a glissé vers un modèle américain  (modèle néo-libéral peu performant) qui ne mise que sur la compétition et la note scolaire, s’éloignant du même coup des modèles comme celui de la Finlande et de la Norvège, pourtant donnés pour gagnants et où on mise sur la qualité des apprentissages sans subir la pression des évaluations normatives et sommatives à répétition.

«And while Americans love to talk about competition, Sahlberg points out that nothing makes Finns more uncomfortable. In his book Sahlberg quotes a line from Finnish writer named Samuli Paronen: « Real winners do not compete. » It’s hard to think of a more un-American idea, but when it comes to education, Finland’s success shows that the Finnish attitude might have merits. There are no lists of best schools or teachers in Finland. The main driver of education policy is not competition between teachers and between schools, but cooperation.»4

Il est impératif de s’affranchir de cet axe américain faussement attrayant pour s’aligner sur l’axe plus intéressant des pays nordiques, libérant ainsi les enseignants de cette pression inutile des scores de performances. Le temps est venu pour cesser de percevoir le rendement à l’école comme une télé-réalité ou un match de hockey!

Le facteur temps et le métier d’enseignant

Il faut donner aux enseignants des moyens concrets pour leur permettre un développement professionnel. À mon humble avis, ceci ne peut passer que par la formation continue, une formation qui va bien au-delà des journées pédagogiques. Cela suppose que les institutions et organismes accorderont du temps non seulement pour assister à des formations mais aussi du temps pour les approfondir.

Prendre un certain recul face à l’exclusivité de la leçon

Ceci suppose aussi une approche différente de la planification. Il faut remplacer la planification serrée, qui est à peine plus qu’un ordre du jour, pour ventiler les contenus qui seront enseignés et qui, malheureusement, mène trop souvent vers des questions pré-usinées qui visent à générer des réponses préfabriquées. Dans un tel contexte, on s’assure d’être bien à jour en rapport avec le manuel pour que toute la matière soit vue et enseignée.

Il est impératif que les enseignants puissent apprendre à exercer une planification souple qui permet des ajustements en cours de route et surtout qui permet d’impliquer l’élève dans l’espace de la construction de ses apprentissages. Un apprenant qui ne fait que recevoir devient rapidement passif et désintéressé alors qu’un apprenant qui sent qu’on l’implique à tous les moments de son apprentissage devient engagé et véritablement performant. Ceci éviterait  probablement qu’un nombre croissant de jeunes décroche face à leurs études5.

Cette latitude accrue fera-t-elle en sorte  que les enseignants et l’école parviennent à se mettre en phase avec une société qui évolue dans l’accélération des changements? Leur permettra-t-elle de définir une école authentiquement 2.0? En tout cas, si le système scolaire ne parvient pas à s’adapter, il est plus que probable qu’il est voué à la progression des échecs et du décrochage.  Il faut espérer que des mesures seront prises pour mettre fin à l’érosion inquiétante qui est en cours.

Enlever les pressions inutiles

Je termine avec un propos attribué à Frédéric de Prusse, alors qu’il était en froid avec son protégé, un certain Voltaire :

«Vous n’êtes monsieur qu’une orange dont on extrait le jus pour ensuite rejeter la peau.»6

L’enseignant compressé ne peut que donner un enseignant oppressé… Agissons avant qu’il ne se transforme en enseignant con pressé et qu’il devienne complètement désabusé !

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1. 3 jours au Qatar pour WISE ! , Jean-Roch Masson, Élucubrations pédagogiques, 17 novembre 2012
2. Ben Levine est professeur-cherheur au Ontario Institute for Studies in Education (OISE) de l’Université de Toronto
3. Eight Reasons Merit Pay for Teachers is a Bad Idea, Ben Levine, Document rédigé à la demande de la Elementary Teachers’ Federation of Ontario, Octobre 2010
4. What Americans Keep Ignoring About Finland’s School Success, Anu Partanen, The Atlantic, décembre 2011
5. Statistique Canada – Le décrochage scolaire a augmenté au Québec sous les libéraux, La Presse canadienne, février 2009
6. Propos repris en 1752 dans une missive écrite par Voltaire à madame Denis, à propos de Frédéric de Prusse, qui, jusqu’à ce point, avait été son mécène : «Je vois bien qu’on a pressé l’orange, il faut penser à sauver l’écorce.»
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3 réponses à L’enseignant compressé

  1. Très bien tout cela, mais bouger pour bouger ne nous rendra pas ces humanités gréco-latines indispensables à ce que nos enfants puissent avoir accès à 85% de la littérature de l’occident. On peut toujours améliorer sa pédagogie si on est passionné; mais ce qui compte c’est LA MATIÈRE enseignée, quoi qu’on en dise. Ces matières ne se valent pas toutes.

  2. Richard A. dit :

    Réflexion FORT intéressante! Je soutiens les propos. Il faudrait effectivement revoir la définition de l’École.

    • Je découvre seulement aujourd’hui votre réponse. J’ai moi-même revu totalement la définition de l’École à la SCHOLA NOVA (Belgique) fondée en 1995. Les élèves y PARLENT le latin européen…
      Nous refaisons des humanistes tels qu’on les formait au 16 ième siècle.
      Cordialement.
      Pr Feye

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