Plaidoyer pour une rencontre entre la culture populaire et la culture élitiste

Je lis et entends depuis quelques jours des gens qui s’indignent, qui s’irritent même face aux jeunes supposément «ruinés par les réseaux sociaux». Ils ciblent leur désarroi en lien avec leur manque d’intérêt pour la formation académique et la culture savante, leur emprisonnement dans une culture de masse qui serait aussi pauvre que désolante. Il faudrait peut-être les inviter à se familiariser avec le concept de  Cultural Studies!

Je fais ici surtout allusion aux déclarations répétitives de Lucien Francœur* sur tous les médias qui acceptent de prêter attention à ses propos que je qualifierai poliment de conservateurs. Je pense aussi à cet enseignant dans un lycée en France qui se vante allègrement d’avoir piégé ses élèves**.

À chaque fois que je me trouve confronté à ces gens qui déchirent leur chemise sur la place publique au nom des vertus de la culture avec un grand C et du savoir avec un grand S, je pense toujours à cet extrait du film La société des poètes disparus où John Keating, un enseignant quelque peu marginal, apprend à ses élèves à contester les grands principes magistraux énoncés dans le livre qu’ils utilisent dans leur cours de poésie. Keating porte en lui la passion de la beauté des mots et du sens évocateur que ces mots donnent à la poésie lorsqu’ils sont cousus ensemble… Ce pédagogue apprend à ses étudiants à découvrir à quoi cette poésie correspond pour eux en passant par LEURS repères culturels au lieu de demeurer dans le cadre rigide de leur manuel scolaire. En interprétant Hamlet à la façon de Marlon Brando et de John Wayne, il les touche et leur permet de faire le pas entre la culture classique et la culture de leur propre époque.

Bon, tout ça c’est tiré d’un film, c’est de la fiction… Mais dans la vraie vie, il y a aussi des profs qui savent faire passer l’«essentiel», c’est à dire la passion de connaître, avant le «très important» qui souvent n’est que du savoir pointu, vide, ne correspondant à rien pour celui à qui il est offert.

La passion de connaître

Je pense à Erin Gruwell, jeune enseignante californienne de 23 ans, qui a su transformer ses élèves en Freedom Writers et qui a su quel chemin prendre pour atteindre ces sous-performants, rejets du système, que tout le monde autour d’elle tenait pour perdants.

Plus près de nous, je me souviens aussi de cet enseignant, rencontré à la Commission scolaire de la Pointe-de-l’Île il y a plusieurs années, qui travaillait avec des élèves de plusieurs nationalités, d’un milieu socio-économique très faible, dont la langue maternelle était l’espagnol, l’arabe ou le créole, tous porteurs d’une culture bien différente que celle qu’il avait à transmettre. Il les avait, de façon très astucieuse, amenés à découvrir toute la beauté des paroles de If You Go Away, en omettant de leur dire la provenance de la chanson. Il leur avait en effet lancé un défi : dans le cadre d’une activité de la Saint-Valentin, il leur proposait de faire entendre en classe à leurs camarades comment la chanson dans LEUR langue maternelle célébrait l’amour. Il leur avait aussi dit qu’il apporterait une chanson en anglais (interprétée ici par Barbra Streisand), connaissant l’intérêt de ces jeunes pour les chansons interprétées dans cette langue. Il leur avait par la suite donné une «traduction» écrite, qui était en fait le texte des paroles originales. Ses élèves s’étaient ouverts, ils s’étaient exprimés sur la justesse, la beauté, la simplicité et la finesse des propos  rédigés dans la langue de Molière qu’il leur avait ensuite lus à voix haute. C’est seulement après cet échange que l’enseignant avait appris à ses élèves qu’il s’agissait de Ne me quitte pas de Jacques Brel. Les jeunes avaient adhéré, car il avait su comment les captiver.

Je pense aussi à Jean-Yves Fréchette, ce prof à la retraite du Collège François-Xavier-Garneau de Québec qui, bien des années avant Facebook et Twitter, avait créé une communauté culturelle de savoir et de partage avec ses élèves sur le Web. Voici qu’il revient maintenant dans le monde de l’enseignement avec des défis de twittérature aussi passionnants qu’originaux.

Je me souviens également de Monsieur Deslongchamps, mon prof d’histoire de l’art au CEGEP de Longueuil qui avait su me faire naître à l’esthétisme, en partant de mes intérêts et de ma culture personnelle, acceptant alors que je produise un travail sur le design automobile.

Ces gens sont tous des mentors, des passeurs culturels, des visionnaires. Ils refusent de se cantonner dans la nostalgie, la frustration et le désespoir, préférant être attentifs aux intérêts et motivations de leurs élèves pour faire naître en eux la connaissance et surtout le désir d’aller plus loin.

Faut être de son temps… mais pas seulement pour faire moderne

Pourquoi donc ces anecdotes? Tout simplement pour souligner qu’il n’y pas qu’UNE seule façon de partager le savoir et la culture,  et surtout qu’il faut être vraiment à l’écoute des jeunes pour comprendre le contexte qui favorise les apprentissages. L’impérialisme culturel ne fonctionne plus. Il est peut-être encore pertinent de montrer la Cuisine raisonnée mais il faut savoir aussi passer à la créativité culinaire. Cette allégorie s’applique aux jeunes. Tant et aussi longtemps que l’école en restera à la recette appliquée, les jeunes se tiendront loin de la grande cuisine et se réfugieront dans la restauration rapide. Est-ce que cela veut dire que je rejette la culture savante? En aucune façon! Je veux simplement proposer que l’on y arrive par des moyens différents, des moyens où les jeunes se reconnaissent, permettant ainsi de sortir la culture savante de son carcan élitiste.

Être ado aujourd’hui, j’aimerais que l’on me propose de lire le roman graphique Gemma Bovary de Posy Simmonds en me mettant au défi de lire ensuite le chef d’oeuvre de Flaubert sur une liseuse. Être jeune adulte, j’aimerais en apprendre plus sur le passage de la dynastie des Valois à celle des Capets à partir d’extraits du film La reine Margot sur Youtube pour ensuite être invité à passer à la lecture de la nouvelle de Dumas, en version numérique, via le Projet Gutenberg ( tome 1 et tome 2 ) au lieu de m’y confronter comme on l’a fait à l’époque lorsque j’étudiais dans un collège français. En passant, on voit bien ici que l’inclusion de la technologie, ce n’est pas le rejet des médias plus anciens, c’est plutôt la reconnaissance de leur complémentarité avec le numérique.

Une fois pour toute, il est important de comprendre que ce ne sont ni les jeunes, ni les technologies qu’ils utilisent qui sont les ennemis de la culture; ce sont plutôt ceux qui ne savent pas comment leur apprendre à s’en servir au quotidien de façon adéquate.

Formons les jeunes sans les conformer… plus que jamais ces paroles prononcées par Jean Rostand en 1960 font du sens! C’est une pratique gagnante, parce qu’elle colle à la réalité des jeunes, à la réalité du XXIe siècle***.
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*** Dans Le cahier de l’épistolière deux réactions senties ici et ici.
*** Sur le blogue ContreBande, une réplique fort intéressante ici.
*** Voici deux textes relatifs à la modernité en éducation, mentionnés par Monique Le Pailleur
******Propositions pour l’enseignement de l’avenir • Les sept savoirs liés à l’éducation du futur

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2 réponses à Plaidoyer pour une rencontre entre la culture populaire et la culture élitiste

  1. Simon Dor dit :

    Merci de ce texte! J’ai toujours cru que pour faire comprendre à quelqu’un, par exemple, ce qu’est une expérience esthétique, il faut qu’on puisse lui faire comprendre qu’il sait déjà ce que c’est à partir des expériences qu’il a déjà vécues, et non pas essayer de lui imposer des oeuvres canoniques qui sont a priori rébarbatives pour lui.

  2. Michel Serre va dans le même sens dans cette entrevue: http://www.liberation.fr/culture/01012357658-petite-poucette-la-generation-mutante. Toujours très intéressant de te lire André. Merci!

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