Culture et société

Les habits du calife

Il était une fois, un calife qui aimait avant tout bien paraitre. Il avait un caftan pour chaque heure du jour. Il avait même engagé un célèbre tisserand recommandé par un empereur occidental pour lui créer le plus parfait de tous les tissus.

Le calife savait que le sultan d’une contrée voisine désirait faire la conquête de son califat. Ce sultan annonçait plein de mesures qu’il entendait prendre après la conquête. Notre calife était très inquiet, car plus que tout au monde, il voulait régner.

Il décida de prendre certaines mesures pour contrer la popularité de son adversaire. Il demanda conseil à ses vingt-huit vizirs. Il leur demanda aussi de trouver des solutions pour s’assurer que le sultan cesse de gagner en popularité auprès de la population. La plupart d’entre eux lancèrent des opérations qui impliquaient de nombreuses transactions où seraient distribués de non moins nombreux dinars.

L’un des vizirs qui, secrètement, désirait un jour devenir calife à la place du calife, avait reçu le mandat de s’occuper des enfants. Il opta pour une solution qui plairait aux parents. Il décida de s’assurer que tous les enfants du califat paraîtraient bien et ce, à peu de frais. Ainsi, leurs parents seraient moins tentés par les propositions trompe-l’oeil du sultan.

Connaissant l’importance que le calife accordait aux apparences, le vizir décréta que tous les enfants devaient bien paraitre. Il imposa une loi qui obligeait tous les enfants à être vêtus de la même façon. Pour la confection des vêtements, il opta pour la laine de brebis car il s’agissait d’un tissu peu dispendieux, adapté à tout, qui avait fait ses preuves auprès de tellement de générations.

Il décréta aussi que tous les enfants du califat devraient participer à des concours pour les classer en fonction de leur élégance. Pour justifier son premier décret, le vizir s’entoura de doctes conseillers qui s’empressèrent de trouver dans leurs grands livres sacrés des justifications pour ce retour à la tradition.

Des sages trouvèrent ces décrets bien téméraires, mais le vizir fit la sourde oreille. Il refusa même de les rencontrer pour entendre leurs doléances, prétextant des affaires plus urgentes pour le califat. De plus, il n’était nullement inquiet pour son deuxième décret car il savait bien que tous les parents sont fiers lorsque leur progéniture gagne un concours.

Les nombreux hâdjibs, au service du vizir, travaillaient depuis longtemps à mettre au point des tissus adaptés aux exigences climatiques de la région où le califat était situé. Depuis plusieurs années, le pays subissait des changements climatiques qui exigeaient des vêtements non seulement confortables, mais aussi et surtout adaptés aux variations de température.

Malheureusement, du jour au lendemain, il durent tout balayer de leurs tables de dessin et recommencer le chantier avec les matériaux qu’on leur imposait. Comme le temps pressait, ils durent aussi produire un seul modèle de vêtement, dans une taille unique, qui devait faire à tous.

Les hâdjibs, habitués à faire un travail méticuleux, étaient inquiets car, pour avoir travaillé sur le terrain, ils savaient fort bien que cette belle laine ne convenait plus du tout aux écarts météorologiques alors que les tissus bannis étaient conçus pour s’adapter aux corps et aux climats.

Un jour, très fier de lui, le vizir se rendit sur la place publique pour annoncer sa politique du vêtement et son impact dans la vie des enfants et de leurs parents. Pour bien paraitre, il demanda au tisserand personnel du calife de lui préparer une tenue d’éclat. Une tenue qu’il s’empressa de porter pour livrer sa déclaration solennelle et faire bonne impression.

Les enfants commencèrent à porter leurs nouveaux vêtements, mais sans grand plaisir, sans grande conviction. Lorsqu’il faisait très froid, ils gelaient et lorsqu’il faisait trop chaud, ils crevaient... leur peau subissait des picotements inconfortables voir même des démangeaisons. Trop occupés à se gratter, les enfants du califat se mirent à détester leurs vêtements. Quelques rares enfants, très résistants, s’en accomodèrent, car ils étaient très raisonnables. Les autres devinrent plus ou moins léthargiques, victimes de la température ou s’agitèrent de plus en plus à cause de leurs démangeaisons.

Depuis ce jour, la peau de trop nombreux enfants du califat est à vif et au cours des ans, le califat est devenu de plus en plus vulnérable.

Le calife et son vizir, pour leur part, continuent à se promener fièrement dans tout le pays, sans se douter que le tisserand qui a créé l’étoffe de leurs caftans est nul autre que celui qui avait confectionné les habits neufs de l’empereur... mais ceci est une autre histoire...

 

Pour en discuter...