États d’âme

Trois montures, trois moutures

Il était une fois, un magnifique destrier. C’était une bête racée qui avait porté son cavalier vers la victoire à de nombreuses reprises, lors de féroces combats et de prestigieux tournois. À chaque fois, le destrier avait réalisé maintes prouesses pour la plus grande fièreté de son propiriétaire. Orgueilleux, il se savait adulé par une pléiade d’haquenées. Dans les écuries du château, les autres purs-sangs, emportés par l’envie, ne se gênaient pas pour lui témoigner leur jalousie. Le destrier en était flatté. Bien nourri, bien logé, le noble animal aimait bien parader.. Entre les joutes, il se laissait cajoler par les nombreux palefreniers qui devaient assurer son confort.

Tout près du château où logeait le destrier, vivait un beaudet que son maître faisait travailler très fort. L’animal aimait se sentir utile. Lorsqu’il allait au marché, on le chargeait de fayots et d’urnes de vin pour nourrir la maisonnée, d’huile pour éclairer la chaumière et d’herbes odorantes pour soigner et parfumer ses habitants. Rien n’était trop lourd pour lui, même pas son maître qui était pourtant bien gras. Mais voilà : ce dernier ne témoignait nul reconnaissance à son serviable animal pour ses louables efforts et il n’en prenait pas soin. Il ne lui manifestait aucune considération. il le logeait à l’étable avec les autres animaux de la ferme. Notre beaudet devait chasser mouches et tiques comme il le pouvait et endurer les injures et les colibets lancés par les vaches, les poules et les cochons.

Très très loin de là, vivait un dromadaire. Sans logis fixe, il parcourrait avec son maître, un bédouin d’expérience, de longues distances dans le désert. Il devait s’adapter à la chaleur exhaustive du jour et au froid pénétrant des nuits étoilées. Il préférait se déplacer dans le sable mais il devait aussi marcher sur toutes sortes de surfaces lorsqu’il entrait dans un bled en route vers le souk.

Lorsqu’il voyageait, le dromadaire rêvait de la fraîcheur de l’oasis. Parfois, son maître choisissait de ne pas s’y arrêter et poursuivre sa route. La bête se contentait alors d’espérer le lendemain et continuait à avancer.

Notre dromadaire savait faire preuve de résilience, c’était dans sa nature. Il était confiant de se rendre à destination et il espérait que la Vie lui permette d’éviter les sables mouvants.

Une ou deux fois le destrier et le beaudet se croisèrent. Le premier n’avait que du mépris pour le second, qui n’était après tout, qu’une simple bête de somme. Le deuxième n’en avait pas moins pour celui qui vivait à l’abri des soucis, dans le doux confort et le luxe de la cours. Pour sa part, le dromadaire, qui, comme nous l’avons déjà dit, habitait très loin de là, ne les rencontra jamais. De toute façon, il n’aurait pas voulu comparer son sort à celui des autres.

Avec les ans, les trois montures prirent de l’âge.

Vint un jour où le destrier trébucha pendant un tournoi. Sur le champ, il perdit la confiance de son maître ainsi que tout son prestige. On en fit un palefroi et on ne le sortit plus que les jours de parade. Il devint très frustré, il ruait les garçons d’écurie et se cambrait à la vue de la moindre damoiselle qui voulait le monter. Jugé indomptable, il fut confiné dans son enclos, loin de l’admiration des foules, près des sarcasmes des autres pensionnaires de l’écurie.

Avec le temps, le beaudet trouva son maître de plus en plus niais. Pour lui souligner sa frustration, il devint de plus en plus têtu, refusant d’avancer, refusant de reculer. Sa rigidité ne lui servit guère, car son maître le remplaça bien vite par un ânon plus fringuant et tout aussi travaillant. Notre beaudet ne sortait plus de l’étable et brayait sur son sort à longueur de journée.

Le dromadaire, pour sa part, continua à avancer dans le désert. L’âge rendait ses déplacements plus ardus mais il ne s’en plaignait pas. Il était conscient que la traversée d’un désert n’est jamais facile. Le soir venu, il était heureux de retrouver la fraîcheur de l’oasis qui était, lui semblait-il, de plus en plus apaisante. Le dromadaire continua longtemps à mener une vie profitable.

La morale de cette histoire ? Au lieux de ruer ou de braire, il est préférable d’avancer. Cela mène plus loin.

Et vous, qu’êtes-vous ? Un destrier, un beaudet ou un dromadaire ?

Moi, selon les jours, je suis un peu chacun de ces animaux... mais j’aspire de plus en plus à devenir un dromadaire à temps plein et continuer à bosser pour encore un bon bout de chemin.

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Le desdrier sur la photo est en réalité une jument qui appartient à Cyndy Guéry et on peut la retrouver sur son
blogue

 

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